Thursday, May 6, 2010

Retrait des bases militaires françaises du Sénégal :Faux débat, vraies questions

Le débat suscité par la révision des accords de partenariat militaire entre la France et le Sénégal ne risque pas de se clarifier avec la confusion entretenue sur les raisons et la paternité de cette décision, ainsi que sur l’objet des nouveaux accords. Au moment où la France parle de restructuration de sa présence militaire en Afrique, les autorités sénégalaises annoncent la fermeture des bases françaises, en cherchant à la mettre au crédit d’une décision souveraine de l’Etat.

Ce qu’il est important de rechercher, à nos yeux, ce sont les véritables raisons, pour la France, de la restructuration de la présence militaire française au Sénégal et, pour le Sénégal, la fermeture des bases françaises.

La première, en ce qui concerne la France, tient à la volonté de son Gouvernement de réformer son Armée. Nous savons que les autorités françaises ont lancé, depuis le Président Jacques CHIRAC et surtout à partir de 2008 avec le Président SARKOZY, un « Plan de modernisation de la Défense » avec une nouvelle carte militaire qui prévoit la suppression progressive de plusieurs unités militaires et des déménagements de sites militaires sur le territoire français. Cette réforme, justifiée, entre autres, par la nécessité de rationnaliser les dépenses militaires, consiste à regrouper des moyens opérationnels différents autour d’un même dispositif.

La deuxième raison repose sur des intérêts stratégiques et géopolitiques. Pour les Etats occidentaux, les vrais enjeux se situent aujourd’hui au Moyen et Proche Orient, dans le Golfe d’où provient une grande partie du pétrole mondial et où se déroulent le conflit israélo-palestinien, les guerres en Afghanistan et en Irak, le risque de prolifération nucléaire avec l’Iran, la menace terroriste. C’est pour faire face à ces nouveaux défis que la France veut désormais réformer sa politique et sa présence militaire dans le monde : la présence physique, du fait du développement des technologies de l’information et de la communication, ne se présente plus sous la même forme. Les réponses aux nouveaux défis, sont surtout une affaire de renseignements et de coopération entre pays.

La troisième raison s’explique par le fait que le coût élevé de ces bases, qui est supporté par le contribuable français, est de plus en plus dénoncé par la Gauche et l’opinion publique française en général qui réclament leur fermeture et l’utilisation des ressources ainsi mobilisées à d’autres fins.

Pour ce qui concerne le Sénégal, les vraies raisons de la position de Abdoulaye WADE sont à chercher dans la frustration qu’il éprouve dans la manière dont le Président SARKOZY a traité la question au Cap et à Libreville sans l’y associer et sans l’avoir, au préalable, informé. Il s’est senti blessé dans son égo surdimensionné. C’est ainsi qu’il a ruminé sa vengeance qui s’est traduite par cette déclaration du 3 avril 2010.

La deuxième raison, c’est la boulimie foncière du Président sénégalais. Il a mis la main sur toutes les réserves foncières de la région de Dakar : CICES, Corniche, Aéroport, etc. Il lui reste les emprises des bases françaises.

La troisième raison, et qui n’est pas la moindre, c’est sa démagogie et son populisme qui le poussent à récupérer cette situation et la faire apparaître, aux yeux de l’opinion, comme le « libérateur » du Sénégal, celui qui « parachève » notre indépendance.

La dernière raison est à trouver dans le caractère anachronique de la présence de ces bases militaires et de ces accords secrets de défense conclus il y a aujourd’hui plus de 50 ans. Le maintien de bases militaires des pays anciennement colonisateurs dans des pays anciennement colonisés est indéfendable et inacceptable. Il renvoie à des forces d’occupation, charrie des fantasmes en raison de leur caractère secret et est mal compris par les générations nées après l’indépendance en Afrique, Les accords militaires entre la France et le Sénégal doivent reposer sur le principe de transparence, refléter l’Afrique d’aujourd’hui, et non l’Afrique d’hier. Ils devraient surtout reposer sur les intérêts stratégiques mutuels de la France et du Sénégal.

Au demeurant, la renégociation des accords de défense avec la France soulève des enjeux considérables qui sont malheureusement enveloppés dans la brume d’une propagande inopportune. Elle permet de donner un nouvel élan à la coopération en matière de défense et de sécurité. J’y vois, pour ma part, une double opportunité pour le continent africain.

D’abord, il s’agit pour les Etats africains de dépasser les systèmes de défense à l’échelle des pays pour bâtir notre propre dispositif de sécurité collective. Il s’agit de définir une stratégie militaire globale et commune à tous les pays africains et travailler à créer une force de défense africaine ou, à tout le moins, de maintien de la paix. La sécurité de l’Afrique, c’est d’abord l’affaire des Africains et elle dépend, en partie, de notre capacité à mettre en place une sécurité collective à travers des mécanismes de collaboration entre nos différentes armées, voire plus tard par l’intégration de nos forces militaires dans un ensemble capable de répondre aux défis en matière de sécurité et de paix. Les Forces en attente à l’horizon 2010-2012 préconisées par l’Union Africaine vont dans ce sens. C’est cela aussi l’unité africaine que nous appelons de tous nos vœux.

La seconde opportunité est à mettre en relation avec une mondialisation dans laquelle les défis en matière de sécurité (terrorisme, banditisme et trafic transfrontaliers, dissémination des armes légères, prolifération nucléaire, etc.) sont globaux et exigent la mise en cohérence des politiques de défense et de sécurité dans le monde. Il importe pour l’Afrique, engagée dans un système de défense commune, de se mettre en relation avec les autres parties du globe et de mettre en place une plateforme de coopération en matière de sécurité avec elles et, en particulier, avec l’Europe. Les prémices de ce partenariat ont été lancées à Lisbonne en décembre 2007. C’est dans notre intérêt à tous, Africains comme Européens, de poursuivre dans cette voie, car pour que le monde soit plus sûr, l’Europe a besoin d’une Afrique sûre et l’Afrique a besoin d’une Europe sûre.

En définitive, la restructuration de la présence militaire française en Afrique est une opportunité à saisir pour faire de l’Europe un partenaire de l’Afrique en matière de paix et de sécurité. D’ailleurs, il faut relever un paradoxe dans les propos d’Abdoulaye Wade lorsqu’il reproche à la France de se désintéresser de l’Afrique. Il semble oublier que sans l’aide de la France, notre économie, malmenée par la gouvernance toxique de son régime, serait dans la banqueroute. Souvenez vous qu’en 2008 au bord de la cessation de paiement, il a fallu, à la requête des autorités sénégalaises, que la France vînt au secours de l’Etat pour éviter le pire à une économie plombée par une gigantesque dette intérieure. Faut-il rappeler également qu’il a été fait appel à l’Armée française pour la lutte contre les inondations et tous les plans ORSEC !

L’on ne comprend donc pas ce souverainisme à la carte sauf s’il ne s’agit que d’une incantation pour esquiver les vraies questions sur la destination des assiettes foncières qui abritent les bases françaises. Cette diversion grotesque ne fera pas disparaître, par enchantement, les gros nuages qui enveloppent cette question. En effet, le risque n’est pas vain que, sous le brouillard d’une légalité douteuse et sous-tendue par une boulimie foncière arrogante, Abdoulaye Wade et son régime n’engagent une entreprise d’aliénation spoliatrice et spéculative de cette partie du patrimoine foncier national pour satisfaire leurs intérêts particuliers. Mais ce serait, en pure perte pour tous ceux qui seraient associés à ces opérations parce que le jour n’est plus lointain où un Gouvernement responsable se chargera de corriger en bonne règle ces pratiques et de rendre à la Nation tous ses biens.

Toutes les forces vives de la Nation devront s’opposer à tout changement de destination de ces emprises qui doivent rester patrimoine de notre armée nationale pour des raisons stratégiques. Ce sont ces raisons qui avaient dicté leur choix pour abriter les bases françaises. Tout changement pour une autre destination devrait faire l’objet d’une large concertation.

Ousmane Tanor DIENG
Secrétaire général
du Parti socialiste du Sénégal



Ce présent texte peut également être lu à partir du site/blog
de Ousmane Tanor DIENG (tanor-dieng.com)

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